Mel Bonis, Musique vocale religieuse  

Mel Bonis
Musique vocale religieuse

Jean-François Sénart, chef d'orchestre
Chantal De Zeeuw, orgue
Claire Le Fur, harpe


VOL C 345

Prix d'un CD : 9.90 €


Ecouter un échantillon de toutes les pistes :

Piste, Titre Ecouter Caddie
01. Inviolata (3:23) 0.59
02. Regina Coeli (3:29) 0.59
03. Adoro te (4:45) 0.59
 
Messe à la Sérénité
04. Kyrie (4:03) 0.59
05. Gloria (7:30) 0.59
06. Sanctus (3:10) 0.59
07. Agnus Dei (3:12) 0.59
 
08. Panis Angelicus (3:08) 0.59
09. Ave Verum (2:40) 0.59
10. Prière de Noël (6:02) 0.59
11. Sub Tuum (1:58) 0.59
12. Tantum Ergo (hommes) (3:00) 0.59
13. Salve Regina (2:56) 0.59
14. Tantum Ergo (2:40) 0.59
15. O Salutaris (3:19) 0.59
16. Kyrie (4:26) 0.59
17. Cantique de Jean Racine (5:45) 0.59

Temps Total 1:07:18

Fait paradoxal : la musique, mot du genre féminin, a été longtemps, dans la pratique comme dans les mentalités, le domaine quasi exclusif du masculin. Avec Mel Bonis la musique reprend son droit générique: la compositrice est l'égale du compositeur. Si, avec son oeuvre, Mel Bonis s'impose comme telle, il s'en faut qu'elle ait eu la possibilité de le faire de façon aussi évidente sur le plan socio-artistique. Toute sa vie, elle dut disputer aux interdits de la morale bourgeoise la liberté d'aimer et de créer autrement que dans les liens du mariage qui lui fut imposé. Cet ordre donné à la femme de ne jamais oublier qu'elle était d'abord épouse et mère, contribua à renforcer en Mel Bonis le désir de "vivre en musique" selon une nécessité intérieure qui se fortifia aux deux sources de la poésie et de la religion. Les conditions de son art devinrent les conditions de sa vie, au delà des souffrances morales que lui causa le conflit entre passion amoureuse et convenances sociales. Mel Bonis intériorisa cette situation pathétique avec une dignité et un courage qui se reflètent sans aucun doute dans l'élévation de sa musique.

Ce drame intime, son arrière petite-fille Christine Géliot l'a retracé dans un ouvrage, Mel Bonis, femme et compositeur (Paris, l’Harmattan, 2000), auquel tous ceux qui, comme nous, sont attirés par cette figure si attachante de compositrice, devront se référer. Ce qui ressort de ce livre, en dehors du portrait très vivant qui est fait de la musicienne, c'est l'abondance, la variété mais aussi la cohérence d'une production principalement dédiée à la voix et à la musique instrumentale. Celle qui, de Mélanie Bonis pour l'état civil devint Mel Bonis pour l'art, forma son talent auprès des meilleurs maîtres : auditionnée par César Franck en 1876, elle entra au Conservatoire grâce à son appui, fréquenta la classe d'orgue en même temps que la classe d'harmonie et de composition d'Ernest Guiraud qui la tenait en grande estime.

Comme compositrice, elle inspira le respect aux musiciens les plus en vue et fut lauréate de plusieurs concours de composition. Personne ne peut nier qu'au delà d'influences bien légitimes, Mel Bonis ait révélé une personnalité qui éclate dans l'invention formelle de ses pièces autant que dans une écriture harmonique imprévue et raffinée.

A la tête de la Schola Saint-Sauveur d'Aix-en-Provence, Jean-François Sénart présente l'intégralité de la musique chorale religieuse de Mel Bonis (à l'exception d'un Ave Maria et un Cantique à Marie considérés comme perdus). C'est une première pour le disque, sauf en ce qui concerne le Cantique de Jean Racine.

Une fois encore, on constatera que, sur des textes couramment traités par les musiciens dans le cadre liturgique, Mel Bonis se hausse sans difficulté au niveau de ceux qui sont considérés comme les maîtres du motet: Gounod, Franck ou Fauré dans la lignée esthétique desquels elle s'inscrit. Aucune austérité chez elle: les figures du contrepoint se fondent dans ce qu'on peut appeler une "polyphonie harmonique". La couleur en est sans cesse renouvelée. L'expression, délicate, discrètement sensuelle, est l'émanation même du sens spirituel du mot. Mel Bonis célèbre une religion incarnée en cédant d'abord aux accents que lui dicte sa foi. A l'exception de quelques pièces, la plupart des compositions religieuses de Mel Bonis ont été écrites dans la dernière période de sa vie, soit entre 1920 environ et 1937, beaucoup n'étant pas datées. Nombre d'entre elles sont d'inspiration mariale.

Inviolata est une séquence écrite en l'honneur de la Vierge Marie, pour un quatuor vocal a cappella. La conduite polyphonique hardie de ce morceau reflète d'emblée l'exigence artistique que la compositrice manifeste dans ses compositions religieuses, destinées avant tout à une liturgie intime et donc dénuée de tout effet extérieur.

Antienne à la Vierge chantée le dimanche à complies, Regina Coeli inspire à Mel Bonis une page radieuse pour deux voix de soprano et harpe, publiée en 1899. Elle est dédiée à une amie religieuse, Lucie Lange.

Comme Inviolata, Adoro te, hymne en l'honneur du Saint Sacrement dont les paroles sont de Saint Thomas d'Aquin, est écrit pour quatuor vocal a capella mais avec moins de complexité.

La Messe à la Sérénité (titre apocryphe) pour choeur mixte ressortit au genre de la messe brève (sans credo). C'est une oeuvre très élaborée, dont la richesse polyphonique exige souvent le dédoublement des voix. Celle de ténor domine dans le Kyrie, à laquelle répond le choeur féminin. Dans le Gloria de vastes proportions, interviennent trois voix de femmes solistes. Le Sanctus est chanté par les voix dédoublées tandis que le Benedictus fait intervenir un quatuor de solistes. D'une écriture contrapuntique très expressive, la voix de ténor ressort à nouveau dans l'Agnus Dei.

Rendu célèbre par la version qu'en a donnée C. Franck, le motet d'élévation Panis angelicus inspire à Mel Bonis une page à deux voix, simple mais sans mièvrerie. L'Ave verum est écrit pour quatuor vocal. Cette prose en l'honneur du Saint Sacrement a inspiré à la musicienne une pièce d'une grande fermeté d'écriture. La Prière de Noël, d'une expression intense, est écrite pour la même formation que la précédente. Elle est liée à un épisode passionnel douloureux vécu par Mel Bonis avec l'auteur même du poème, Amédée Hettich en qui elle reconnut très tôt l'homme de sa vie, mais que sa famille lui interdit d'épouser. Cette Prière de Noël a été publiée en 1899.

Sub tuum est une antienne à la Vierge, ici pour deux voix de femmes et orgue. Écrite en 1921, elle fut publiée en 1930. Mis en musique d'innombrables fois, Tantum ergo se chante pendant la bénédiction du Saint Sacrement. Mel Bonis donnera de ce texte deux versions musicales également réussies, la première pour trois voix d'hommes, la seconde pour quatuor vocal mixte. Ordinairement chanté à complies, Salve Regina est parmi les antiennes à la Vierge les plus populaires de la liturgie catholique. De façon très opportune, Mel Bonis confie cette prière à deux voix de femmes avec un accompagnement d'orgue, le duo étant une forme qu'elle affectionne particulièrement. O salutaris est la prière chantée à l'élévation qui a donné lieu au XIXe siècle, à une multitude de motets. Celui de Mel Bonis, écrit pour quatuor vocal, a été publié 1930. Le Kyrie en fa dièse mineur, laissé manuscrit, non daté, est peut-être le vestige qui subsiste d'une messe projetée mais non réalisée en son entier. Il ne s'agit pas d'une page de moindre importance, bien au contraire. S'y expriment les accents poignants, presque douloureux, d'une culpabilité chrétienne que Mel Bonis a exprimée bien souvent dans les pensées qu'elle a écrites en marge de sa musique.

La dernière oeuvre du programme est aussi l'une des dernières notées par Mel Bonis, et c'est un chef-d'oeuvre en son genre. Il s'agit du Cantique de Jean Racine, stèle musicale que la compositrice a élevée en 1934 à la mémoire de son fils Edouard, mort deux ans plus tôt. Le texte est tiré du quatrième Cantique spirituel de Racine intitulé "Sur les vaines occupations des gens du siècle" paraphrasé d'Isaïe et de Jérémie. Au choeur mixte à 4 voix se joint celle du ténor solo, avec la harpe et l'orgue.

Artiste chrétienne, Mel Bonis a écrit que l'amour était la respiration de l'âme. Sa musique religieuse en est l'expression spirituelle touchante et profonde.

Joël-Marie Fauquet

Le répertoire musical français est vaste comme la nuit, ... une nuit étoilée d'oeuvres nombreuses et variées, certaines plus brillantes que d'autres, certes, mais toutes, à leur juste place, constituant la splendeur de notre firmament. Or, pour pouvoir contempler le spectacle fascinant des étoiles dans le ciel, il faut un temps clair, débarassé du filtre sinistre d'une pollution atmosphérique qui ne permet qu'aux plus brillantes de parvenir à nos yeux. Cette pollution, en musique, prend diverses formes: mode, préjugés, concurrence, jalousie, volonté de puissance, et j'en passe...

La création musicale, de tous temps, a rencontré - et rencontre encore, hélas, - cette brume plus ou moins opaque de l'incompréhension qui, selon les circonstances, sera susceptible de voiler, voire d'occulter à tort, certaines œuvres, certains modes d'expression et, surtout, certains compositeurs. Grâce au travail acharné et méticuleux des musicologues, souvent de généreux et passionnés chercheurs, le voile, ici et là, se dissipe et sortent de l'oubli des œuvres et des noms de musiciens injustement écartés. Seulement, tout cela peut n'être qu'un coup d'épée dans l'eau si le résultat de ces recherches ne rencontre pas l'intérêt des interprètes dans leur désir de servir la réalité musicale au-delà du seul faire-valoir leur talent.

Je tiens, ici, à rendre hommage à mes maîtres, le chef d'orchestre P. Dervaux et le compositeur J.-L. Martinet qui, outre les apports techniques - oh combien précieux ! - de leur enseignement, ont su éveiller chez moi deux qualités indispensables au vrai métier de musicien professionnel: l'honnêteté et l'humilité qui, toutes deux réunies, constituent un excellent antidote à cette pollution des esprits et des cœurs si préjudiciable à l'authenticité artistique.

Ainsi, depuis toujours, comme chef-interprète, de choeur ou d'orchestre, à côté des chefs d'ouvres incontestés de notre patrimoine musical, je me suis attaché à pallier certaines injustices en révélant au public ce qui lui était moins souvent présenté et, parfois même, ne lui avait jamais été offert. Ce cheminement qui est mien ne m'est pas exclusif, fort heureusement, mais hélas, trop peu d'interprètes partagent cette vision des choses ... box office oblige!... Il est à souhaiter que cette situation se modifie, pour le bien et la sauvegarde de cette prodigieuse créativité française que l'on nous envie outre-frontières et dont notre public n'a pas conscience.

Ma rencontre avec Mel Bonis, à travers ses oeuvres polyphoniques d'inspiration sacrée, m'a rempli d'un grand bonheur artistique et spirituel et j'ose espérer que son nom désormais figurera dans un prochain dictionnaire de musique, mais plus encore, que sa musique rejoindra le cœur des mélomanes dont elle attendait l'accueil chaleureux que la mode et les préjugés de son époque lui ont refusé.

Jean-François Sénart